Mastectomie bilatérale à double incision, périaréolaire ou sous-cutanée. Top surgery, FTM ou FTX – binaire ou non binaire. Top Chop, De-boobing, Titty Toss, The Great Chop, Toodle-oo Tatas, Bye-Bye Boobies. 

La multiplication des termes rigolos réussirait-elle à diminuer les difficultés d’un choix de telle envergure ? Cette chirurgie de plus en plus commune[1] constitue un événement radical et puissant dans la vie d’une personne trans. Avant de passer sous le bistouri, une réflexion s’impose.

Des désignations qui démangent

Commençons par le commencement avec une bonne dose de chialage[2], comme il m’est coutumier, contre des mots qui réduisent nos possibilités d’existence. On choisit ici « opération de poitrine » dans notre recherche d’une expression qui ne heurterait personne. Entreprise ardue et probablement interminable !

Au fur et à mesure que notre compréhension s’accroît, on doit en effet modifier le vocabulaire qui apparaît désormais comme problématique. « Poitrine » se veut ici un terme inclusif all gender, puisqu’on a toustes anatomiquement une poitrine – ou un torse si tu préfères. Certaines personnes trans font l’expérience de grande dysphorie rien qu’à entendre leur corps se faire décrire par des termes qui ne cadrent pas avec leur réalité. Les mots sont trop souvent de durs rappels de nos difficultés (sans compter qu’ils risquent d’être inadéquats tout court, quand ils simplifient les détails de l’existence humaine !), alors pourquoi ne pas les effacer pour alléger la peine lorsque possible ?

Les opérations, petit jeu de mots encore, sont non seulement la chirurgie en question, mais aussi les réflexions et la gymnastique mentale à accomplir le plus souvent pour comprendre et accepter l’énormité d’un tel geste de coupure. Mais au fait, ça représente une coupure ou une augmentation, pour toi ?

Revenons-en aux termes qui tiraillent, comme le nom de la seule clinique québécoise reconnue par les « autorités » gouvernementales de la santé, le Complexe chirurgical CMC (Centre Métropolitain de Chirurgie)/GrS Montréal. GrS pour gender reassignment surgery, soit chirurgie de « réassignation » de genre. On rencontre de plus en plus souvent l’expression « confirmation » de genre qui supplante certainement la précédente, mais laisse nettement à désirer. Ces paires de guillemets généreusement distribuées ne sont pas un hasard – et elles vont de pair.

Réassigner, c’est garder le contrôle

Débutons par réfléchir à la réassignation. « Ré – », parce qu’il y a déjà eu assignation. En effet, ces mêmes soi-disant autorités médico-légales nous ont toustes assigné un sexe biologique à la naissance. Mais qui donc leur en a donné le droit ? Ce n’est clairement pas nous, dans toute l’impuissance de la tendre enfance. Ce serait bien qu’on arrête de mesurer ce qui se trouve entre les jambes des bébés, non ? Grave atteinte à la pudeur comme à l’autodétermination individuelle qui viendra sous peu[3]. En tout cas, parler de réassignation suggère que les médecins conservent ce pouvoir de nous octroyer une identité. Pire encore : que l’allure du corps est ce qui détermine le genre !

Pourquoi devoir confirmer ?

Nous voilà arrivé·e·s au concept de confirmation. Confirmation d’un genre que nous avons déjà, qui nous est propre. Super, l’empowerment et l’agentivité font enfin leur entrée. Pourtant, ce terme s’avère lui aussi teinté par la supposée toute-puissance du déterminisme biologique. 

L’idée d’être né·e dans le mauvais corps et d’être un autre genre emprisonné dans et par ce dernier flotte depuis longtemps dans l’imaginaire social. Ça contribue à l’impression que le corps physique est le be all end all de l’expression du genre. Détrompe-toi ! Il peut certes servir à célébrer, amplifier et appuyer un ou des genre(s), mais ce ne sont pas les chirurgies et l’extériorité qui font le genre. 

Tu as le droit, le pouvoir et le choix d’identifier par toi-même qui tu es et d’être reconnu·e comme tel·le, indépendamment de certains traits généralisés qui font en sorte que les passant·e·s te genrent d’une manière ou d’une autre. Qui plus est, la compréhension et l’expression de nos genres n’évoluent-elles pas au fil de notre vie, voire d’un jour ou moment à l’autre ?

Couper pour se conformer, ou in[corps]orer la valeur de son ou ses genres ?

Ne penses-tu pas que l’emprisonnement dans le « mauvais » corps dévalorise le corps des gens trans qui aiment le leur, qui s’y sentent bien, qui ne voient pas de raison de le changer ou qui ne disposent pas de ces avenues d’expression ? Un·e individu·e peut être dans l’impossibilité d’utiliser certaines technologies du genre, par exemple quelqu’un·e qui ne peut plus porter de binder car ils lui causent des problèmes de dos ou de respiration, ou quelqu’un·e qui ne peut prendre de l’estradiol (œstrogène), car iel est à risque élevé de caillots sanguins. Une femme trans peut avoir un pénis et ne pas souhaiter s’en débarrasser, car ses organes génitaux lui procurent plaisir et confort. Une personne agenre peut sentir que son corps n’est en soi marqué par aucun genre et qu’il n’y a donc aucune raison de le modifier ; c’est son corps, et si iel est agenre, son corps l’est aussi. Sans compter mille et une variations imaginables sur ces exemples !

Attention, il y a un équilibre bourré d’obstacles à atteindre et gérer lorsque l’on est trans, et aussi quand on ne l’est pas : est-ce nécessaire et désirable de changer mon corps afin de me plier aux standards des catégories en place (chirurgies, épilation, augmentation mammaire ou push-up bras, bronzage, hormones, entraînement, maquillage, etc.) ? Est-ce que l’affirmation que je ressentirai en moi-même et à travers le regard des autres est ce que je recherche, ou m’est-il important de déconstruire ce que m’a appris la société pour me sentir chez moi dans ce corps qui m’appartient incontestablement et dans lequel j’ai fondamentalement le droit de me sentir chez moi, représenté·e ? 

En même temps, changer son corps, le créer à l’image de ce que l’on ressent, ça peut-être une véritable expérience de prise de pouvoir sur soi et un geste d’envergure capable de redéfinir une vie qui plombe vers des abîmes de dysphorie et de dépression. Un beau gros fuck you à ce que l’on nous assigne contre notre gré (non pas le corps en tant que tel, mais la manière dont il est le plus souvent perçu) !

S’attendre à l’imprévisible

Un avertissement considérable est de mise lorsqu’il est question de se faire enlever ou rajouter des morceaux : ne tombons surtout pas dans le panneau de croire qu’une chirurgie sera la réponse magique à tout. Bien des personnes trans se font opérer en s’attendant au miracle cure de leur dysphorie, tandis que cette fichue peste risque de se choisir une proie de rechange localisée ailleurs sur le corps. 

Par exemple, un homme trans qui ne souhaitait auparavant que se débarrasser de sa poitrine pourra au final sentir une nouvelle dysphorie par rapport à son dicklit[4] une fois que la mastectomie a lieu. Ou alors, par faute d’un code génétique qui ne nous rend pas forcément aussi barbu·e·s ou pigeonnant·e·s qu’on le souhaiterait (regarde autour de toi, l’idéal tant espéré est dur à trouver dans la vraie vie !), on ne pass toujours pas comme on s’y attendait en phase préop. 

Les standards de beauté qui persistent

À cet effet, les personnalités trans qui se retrouvent sur les médias sociaux, de par un tri inévitable causé par la confiance de se montrer publiquement lorsque les résultats sont généralement appréciés, ont tendance à causer des attentes irréalistes chez les aspirant·e·s expérimentateurices. 

Oui, il est possible qu’une personne transféminine voit joyeusement pousser sur sa poitrine de jolis seins taille D qui ont le bonus d’avoir l’âge de l’adolescence depuis longtemps derrière les nénés équivalents de la gent féminine. Mais il est aussi possible qu’un corps ne réponde pas particulièrement fort à la prise d’hormones, que ce soit par programmation familiale ou dû à l’âge. Similairement, il se peut qu’une poitrine « masculinisée » ressemble plus à celle d’un garçon prépubère qu’au torse épais d’un bodybuilder quasi-taureau, tout comme d’autres auront la chance (si c’est ce qu’iels recherchent) de passer en quelques mois pour un homme cis aux yeux de l’entièreté de la population.

Affirmons d’avance que chaque corps est différent au départ et réagit différemment à ce qu’il vit, sans même rentrer dans les aléas de procédures orchestrées par des mains étrangères. Si tu choisis que les chirurgies — ou les hormones, tant qu’à faire — sont pour toi, assure-toi d’être bien préparé·e à toute éventualité. Mieux vaut s’attendre à ne pas tout à fait y trouver son compte au cas où c’est le résultat initial ou à long terme, et se concocter un plan de sûreté qui consiste à se donner temps, espace et amour si on à l’impression d’avoir tout essayé pour extérioriser son ou ses genres. La réponse entre couper les bouts dérangeants ou travailler pour incorporer un profond sens de validité est vraisemblablement un mélange judicieux de ces deux grands pôles, en particulier lorsque le choix se fait parfois malgré nous. Peu importe ta décision, tu es valide et tu mérites ton bien-être et ta joie.

Une poitrine qui coûte aussi un bras

Revenons maintenant à un peu de housekeeping (ou de chialage bien mérité là qu’on a fait une pause vraie de vraie sérieuse !). Puisque le gouvernement l’a approuvé, le GrS Montréal est le seul endroit au Québec qui bénéficie du remboursement de la RAMQ. En tant que personne transmasculine ou non binaire, on a donc le choix entre une liste d’attente d’environ 8 mois ces temps-ci pour une chirurgie gratuite (ce qui n’inclut ni les médicaments, remèdes et équipements nécessaires à un rétablissement prompt et optimal, ni le temps passé inapte à travailler) ou ailleurs dans le monde avec les frais de dizaines de milliers de dollars qui s’y rattachent. 

Heureusement, nous ne sommes pas en Ontario où le prix de base est 3 000 $ selon la piètre excuse des assurances que le chest contouring[5], élément pourtant élémentaire de la mastectomie trans, est une portion de la chirurgie qui appartient non pas au règlement nécessaire de la dysphorie de genre, mais apparemment à une chirurgie plastique purement esthétique.

Bon, on doit bien se résoudre à se sentir « chanceuxes » d’avoir le choix d’une liste d’attente de près d’un an si on n’a pas la chance d’avoir les poches très bien garnies… Frustrant, tout de même, que l’accès à la santé physique, émotionnelle et mentale soit si ardu. Mais ça, ce ne sera pas la première fois.

Qu’en penses-tu ?

Qu’est-ce qui suscite ou précipite ta réflexion dans tout ça ? Quelles questions semblent revenir te hanter ?

Si tu fais partie des partis intéressés, sache que tu as le droit et le devoir, pour toi-même et tes pairs, de t’informer sur le sujet important des opérations de poitrine. Et pareil pour les allié·e·s ! Tant que tu te promènes dans la rue, tu cours la chance de croiser, en le réalisant ou bien souvent non, plus d’une personne trans qui passe ou pas. Pourquoi ne pas te mettre un moment dans ses souliers et tenter de comprendre la complexité de son expérience dans un cistème qui nie son existence ?

Si tu contemples cette chirurgie, il est normal que les réflexions comme celles-ci fassent peur. Tandis que certaines personnes sont absolument sûres de vouloir et de nécessiter cette action, d’autres prennent du temps pour y réfléchir et décider et c’est tout aussi valable. Même en me sachant non binaire depuis l’âge d’à peu près quinze ans, ça aura pris jusqu’à mes vingt-sept pour ne plus me sentir aligné·e avec mon corps et désirer le changer. Tu n’es pas moins trans pour autant, et si tu te contentes de ton corps comme il est c’est pareil et parfait comme ça ! Rappelle-toi aussi que le(s) genre(s) et les corps changent avec le temps, peu importe si c’est d’un moment de la journée au prochain ou à des décennies d’intervalle. Il y a beaucoup plus de place pour la fluidité qu’on ne le pense ! Même après un changement chirurgical qui paraît si radical, mais on verra ça dans la suite des choses.

Prends le temps de peser tout ce qui te vient en tête et en corps à ce propos, recherche du soutien et de l’information, et si celleux-ci ne sont pas immédiatement accessibles, à toi de les créer ! On est là pour t’éclairer, t’aider et te pointer dans la bonne direction.


Petites réflexions supplémentaires

[1] Le GrS Montréal performe des mastectomies trans à peu près tous les jours de la semaine, au nombre de quelques-unes par jour, dont une ou deux par semaine sur des personnes non binaires.

[2] Pour éviter de dire « bitchage », car il me semble que de continuer d’utiliser des mots intrinsèquement et historiquement dérogatoires donne l’occasion à d’autres, moins bien intentionné·e·s que nous puissions l’être, de propager du vocabulaire méprisant et hyper problématique. Nous y reviendrons !

[3] Savais-tu que les tout-petits développent un sens relativement clair de leur identité de genre dès l’âge de trois à cinq ans ?

[4] Terme désignant le « clitoris » élargi suite à l’usage de testostérone par les corps assignés femelles à la naissance. Clitoris est ici entre guillemets, car comme le montrent les variations des corps intersexes, la multiplicité génitale de l’être humain ne peut être réduite aux deux seules catégories « biologiques » des complexes génitaux « mâles » (pénis, testicules et organes internes) et « femelles » (vulve, clitoris, vagin et organes internes).

[5] La portion de la chirurgie couverte en raison du traitement de la dysphorie de genre revient à ouvrir la poitrine pour en extirper les glandes mammaires. Celles-ci sont néanmoins accompagnées le plus souvent d’une bonne quantité de tissus adipeux. L’élimination de ce gras est considérée quant à elle comme une opération purement esthétique (pense liposuccion), et coûte conséquemment la peau des… seins ? Étant donné qu’il est soi-disant impossible de déterminer d’avance combien de gras se trouve dans les faits dans la poitrine de chaque individu·e, les médecins de notre province d’à côté refusent de garantir que la poitrine dont iels ne font qu’enlever les glandes mammaires aura finalement une apparence masculine sans la portion « esthétiques » de l’intervention.

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À propos de Elyx Desloover

Rédacteur·trice pigiste | Pronoms: iel/ellui | Joyeusement gamin·e, j’aime provoquer les gens à jouer. Avec les mots comme les idées, les corps, les identités. Je trouble à dessein les sols sur lesquels on se promène sans y penser. J’interroge et fais réfléchir celleux qui m’entourent pour déconstruire les concepts réducteurs de nos belles et fluides multiplicités. Suite à des études de bac et de cycles supérieurs en philosophie et en littératures, je me consacre à un doctorat en études culturelles axé sur des enjeux trans, féministes et abolitionnistes, la justice transformatrice par le care et les politiques du plaisir. Je vise à soigner ce que je peux grâce aux remèdes naturels, à la cuisine remplie d’amour et de plantes, puis au yoga dont je suis professeureuse. Mon temps libre se trame aussi de rituels intentionnels valorisant la connexion à soi comme à autrui et au monde – communication transparente, tarot, pendule, pleine présence. Que peut-on donc créer ensembles à partir des failles de systèmes morcelés, le poème à la bouche et le sourire dans les yeux?

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