TW : mention de violences sexuelles, description et exemples des réactions du corps pendant et après une agression à caractère sexuel, mention de troubles alimentaires, mention d’automutilation.

Parfois, après avoir vécu des violences sexuelles, il se peut qu’une personne sente que sa relation avec son corps n’est plus la même (pour une multitude de raisons, et elles sont toutes valides). On va entrer dans ce sujet délicat, aujourd’hui, pour démystifier le tout.

Pourquoi est-ce que je me sens déconnecté·e de mon corps ?

Avant de se lancer dans le vif du sujet, commençons par définir brièvement c’est quoi, une agression à caractère sexuel.

On parle d’agression à caractère sexuel quand une personne commet un geste, des paroles, des attitudes, avec ou sans contact physique, envers une autre personne, le tout à connotation sexuelle et sans le consentement de celle-ci. C’est un acte de domination, d’humiliation et d’abus de pouvoir, où la personne qui agresse peut utiliser la force, la manipulation, les menaces, bref, plusieurs stratégies, pour dominer l’autre. Vivre une agression à caractère sexuel est une expérience traumatisante en soi.

Traumatisme : issu du mot grec « trauma » (τραυμα) qui signifie blessure, le traumatisme représente un choc psychologique important, habituellement lié à une situation où une personne a été confrontée à un danger grave perçu (par exemple : un accident, un décès, de mauvais traitements, des violences sexuelles ou un risque d’en vivre, etc.) 

Comme le raconte Bessel van der Kolk (un psychiatre et professeur américain, spécialisé dans l’étude des traumas) dans son livre « Le corps n’oublie rien » (d’ailleurs, si tu veux décortiquer le traumatisme de long en large et explorer quelques pistes de guérison, on te recommande ce livre), les expériences traumatiques peuvent laisser des traces un peu partout, que ce soit au niveau des émotions, de l’esprit, ou même du système immunitaire. 

Les conséquences d’une agression à caractère sexuel, plus précisément, peuvent être nombreuses. Elles varient d’une personne à l’autre et sont vécues différemment par tout le monde. 

Concernant celles qui touchent directement la relation au corps, une personne ayant vécu de la violence sexuelle peut remarquer des sensations d’engourdissement dans son corps, le percevoir comme affreux, ne plus l’aimer ou l’accepter, ressentir des sensations de douleur ou d’inconfort (nausées, douleur abdominale, tensions musculaires), vivre des flashbacks lorsqu’une autre personne la touche, sentir le besoin de se laver compulsivement, développer des troubles alimentaires, avoir des comportements d’automutilation, éprouver de la difficulté à prendre soin de soi, ressentir des douleurs lors de la sexualité, avoir l’impression que son corps est séparé du reste de sa personne, etc. La liste est longue ; on pourrait en nommer encore longtemps.

Là où on veut en venir en énumérant tout cela, c’est au fait qu’il est normal et même fréquent que la relation qu’une personne a avec son corps soit affectée lorsque celle-ci vit des violences sexuelles. Si tu te sens concerné·e par ce qui vient d’être dit, sache que tu n’es définitivement pas seul·e dans ce bateau.

Mais pourquoi est-ce qu’un événement comme une agression à caractère sexuel a autant d’incidence ? 

C’est parce que le corps est littéralement en « mode survie » lorsqu’une situation du genre se produit. Le cerveau passe en « mode protection », et celui-ci enclenche un mécanisme pour se défendre. Cependant, il peut arriver que par la suite, il active ce même mécanisme un peu trop souvent dans la vie de tous les jours, étant rendu plus sensible.

L’un de ces mécanismes se nomme la dissociation. Une personne qui est en état de dissociation peut avoir l’impression de flotter, d’être hors de son corps, d’être coupée d’elle-même et de ses émotions, comme si elle était sur le « pilote automatique ». C’est une façon qu’utilise le cerveau pour se protéger de certains éléments qui seraient trop intenses pour la conscience. 

Se sentir trahi·e par son propre corps

Pendant qu’une personne vit une situation de danger, le corps a le réflexe de mettre en place différentes réactions pour y survivre : la lutte, la fuite, ou la sidération (également connus comme le fight, flight or freeze). Oui oui, on a bien dit « le corps » : ce n’est pas la personne qui contrôle cette réaction, mais plutôt un mécanisme automatique du système nerveux qui s’enclenche en cas de danger perçu. Cela peut aller jusqu’à une certaine interruption de la connexion corps-cerveau, pouvant mener à une perte de conscience. On appelle cette réaction l’effondrement.

Il peut arriver qu’on entende certains propos (qui sont violents, soit dit en passant), du genre : « Pourquoi tu n’as pas dit non ? Pourquoi tu ne t’es pas défendu·e ? Pourquoi tu l’as laissé·e faire ? ». Wô minute. Comme s’il était possible de choisir la réaction que va avoir notre système nerveux en cas de danger ?! Cela amène souvent une personne ayant vécu de la violence sexuelle à se culpabiliser et à se demander pourquoi elle n’a pas eu le réflexe de repousser l’autre, de répliquer, bref, de réagir autrement que la réaction automatique qu’elle a eue. 

Le plaisir honteux

De plus, il peut parfois arriver qu’une personne ressente des sensations plaisantes dans son corps, pendant une agression sexuelle. Il s’agit d’un sujet très tabou, qui peut susciter des incompréhensions de la part de tout le monde (autant de celle qui a vécu de la violence sexuelle que de la société ou de l’entourage). On peut en venir à se demander : « comment se fait-il qu’une personne ressente une forme de plaisir pendant un événement qui est censé être traumatisant ? »

Eh bien, la réponse est simple : c’est parce qu’il s’agit d’un réflexe involontaire du corps. Le corps est une machine ; il répond aux sensations comme il sait le faire. Il ne réfléchit pas : il réagit. On va prendre l’exemple d’une personne qui se fait chatouiller. Souvent, le réflexe de celle-ci va être de se tordre de rire. Est-ce qu’elle aime ça ? Probablement pas. Mais son corps réagit de façon automatique à la chatouille, c’est-à-dire en riant et en se tortillant.1 Un sentiment important de honte peut être rattaché au fait d’avoir bandé, mouillé, d’avoir eu un orgaste ou même d’avoir ressenti du plaisir pendant un tel événement. C’est pour cela qu’on appelle ces sensations le « plaisir honteux ». 

*Orgaste : réaction physiologique, mécanique et automatique à la suite d’une stimulation sexuelle, sans toutefois être accompagnée de plaisir psychique.2

Même si le corps réagit à certains touchers, cela ne veut pas du tout dire que la personne y consent et que ceux-ci sont désirés. Ça peut même aller jusqu’à ce que la personne se remette en question et se demande si ce qu’elle a vécu était réellement une agression sexuelle, et ce, même si elle est bouleversée par l’agression. Souvent, ça vient avec un sentiment de trahison par le corps. C’est normal de se sentir ainsi. C’est aussi important de se rappeler que peu importe la manière avec laquelle ton corps a réagi, l’agression n’est EN AUCUN CAS de ta faute.


1 Desaulniers, Michelle. (1998). Plaisir honteux. Les éditions du remue-ménage. Québec. 102 p.

2 Gourrier, Joëlle. (2013). ENTRE LE DÉSIR ET LE PLAISIR ? Ces deux notions sont-elles liées et si oui, comment s’influencent-elles? Santé sexuelle : La revue de l’Institut Sexocorporel International Jean-Yves Desjardins, no 11.


Comment je fais, pour me sentir à nouveau chez moi ?

Maintenant, explorons quelques pistes qui peuvent mener à la reconnexion au corps. Tout d’abord, on t’encourage à aller chercher de l’aide professionnelle, si tu en ressens le besoin. Ce qu’on te proposerait serait d’embarquer dans le chemin vers la guérison doucement, en y allant une étape à la fois, un jour à la fois. En essayant de guérir rapidement et « tout d’un coup », on se met de la pression, ce qui peut rendre le processus de guérison désagréable ou même inefficace, à long terme. De plus, n’oublions pas que la guérison se fait différemment pour chaque personne. C’est important d’y aller à ton rythme et selon ce qui fonctionne pour toi. Ça se peut qu’une certaine méthode soit appréciée par ton ami·e, mais pas par toi, et vice-versa. Rappelle-toi qu’il s’agit d’un cheminement personnel, qui t’appartient à toi et seulement toi.

As-tu déjà entendu parler du mindfulness, ou « pleine conscience » ? Il s’agit d’une pratique pendant laquelle une personne porte son attention uniquement sur le moment présent, sans jugement, en observant l’expérience qu’elle vit, un instant à la fois. Être mindful, ça veut dire se concentrer sur ce qu’on vit, autant à l’intérieur de notre corps qu’à l’extérieur de celui-ci.

Il a été prouvé que la pleine conscience avait un effet favorable sur la gestion des émotions et sur l’anxiété, car elle aide à diminuer l’intensité de nos réactions aux éléments qui nous perturbent. Il a aussi été prouvé que celle-ci facilite le rétablissement après un événement difficile, comme une agression à caractère sexuel. Want to give it a try ? 

Se mettre de la crème en se concentrant sur la douceur avec laquelle on l’applique sur notre corps, respirer en prenant conscience de l’air froid qui entre par les narines et de la brise chaude qui en sort, ou manger en se penchant sur les sensations que ça amène (goût, odeurs, textures) sont des exemples de petites actions mindful que tu peux poser. 

Ça s’applique aussi à la sexualité, comme le fait de balader tes mains sur ton corps pour lui faire redécouvrir des sensations agréables, en prenant conscience de ses réactions, encore une fois, sans jugement. Il s’agit de prendre « rendez-vous » avec ton corps pour te redonner la chance d’explorer certaines sensations qui peuvent être douces et agréables, tout en respectant tes propres limites.

Pas besoin d’être un·e professionnel·le pour tenter l’expérience de connexion au moment présent. Si tu as envie d’essayer, on t’a inséré un défi « 30 jours pour vivre le moment », juste ici (il s’agit d’effectuer chaque défi en pleine conscience, c’est-à-dire en se concentrant uniquement sur ce que tu fais, sans jugement, en observant tes réactions — internes et externes, lorsque tu le fais) :

*Si tu décides de remplacer certains jours par une activité sexuelle (le deuxième choix mis entre parenthèses à quelques endroits), voici un petit conseil : amène ton attention sur ce qui se passe dans tes sens au moment présent (par exemple, la chaleur du corps, les odeurs présentes, la sensation du contact du toucher, les sons ambiants, etc.). C’est normal si certaines pensées traversent ton esprit. Laisse-les passer sans jugement et sans leur accorder de l’importance.

Avant d’embarquer dans un chemin quelconque vers la réappropriation du corps, rappelle-toi que c’est normal si tu trouves ça difficile. Ce n’est pas un processus qui se fait en un claquement de doigts. Une chose est sûre, c’est que chaque personne possède les aptitudes pour prendre soin d’elle. Parfois, il s’agit seulement de s’équiper de quelques outils supplémentaires pour y parvenir. 

Laisse-toi du temps pour arriver à connaître ce que tu aimes et ce que tu aimes moins. C’est important de garder une douceur et une patience envers soi. C’est également une autre façon de reconnecter à son corps, d’accepter que celui-ci peut prendre du temps à suivre. C’est OK d’y aller par essai-erreur, même quand on parle d’un processus de guérison !

Voici quelques outils qui abordent, de près ou d’un peu plus loin, la reprise de pouvoir sur le corps :

Podcast
- « Mélanie consulte ! » Sandra Gagnon — Après l’abus sexuel et/ou l’inceste.
- « Quand la sexualité blesse », par CALACS Abitibi.

Livres
- Mon cahier mieux-être : (re)trouver l’équilibre par la méthode du Journal Créatif, par Anne-Marie Jobin.
- Le Nouveau journal créatif : à la rencontre de soi par l’écriture, le dessin et le collage, par Anne-Marie Jobin.
- The Courage to Heal: A Guide for Women Survivors of Child Sexual Abuse, par Laura Davis.
- Le corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, par Bessel van der Kolk.

Ressources d’aide

Si jamais tu ressens le besoin de parler, n’hésite pas à aller chercher de l’aide. Chaque personne mérite de briser le silence et de guérir d’une agression à caractère sexuel, peu importe le temps que ça prend. Si tu en ressens le besoin, on t’invite à consulter ces ressources :

Info-aide violence sexuelle — Ligne téléphonique pour parler à une intervenante de manière anonyme et confidentielle pour les victimes de violence sexuelle et obtenir des ressources.

CALACS — Centre d’aide offrant plusieurs ressources aux femmes survivantes d’agressions sexuelles.

Centre Marie-Vincent — Fondation qui soutient les personnes mineures victimes de violence sexuelle.

CRIPHASE — Centre d’aide pour les hommes victimes de violence sexuelle dans leur enfance.

Juripop — Services juridiques accessibles pour les personnes victimes de violence conjugale et/ou sexuelle.

SOS Violence conjugale — Organisme de soutien de personnes victimes de violence conjugale.

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À propos de Marilou Lampron

Rédactrice pigiste | Pronoms : elle/la | Amoureuse des chats et des couchers de soleil (j’ai beaucoup trop de photos de cotton candy skies dans mon cell), j’ai fait un certificat en psychoéducation avant de compléter mon baccalauréat en sexologie. C’est lors de mon passage au cégep que j’ai eu la piqûre pour la sexo. Je poursuivrai d’ailleurs mes études à la maîtrise, en ayant comme rêve d’enseigner la matière à mon tour. Je cherche à approcher le sujet de la sexualité avec douceur et féminisme, en ayant pour but que chaque personne se sente incluse (et un brin divertie) lors de sa lecture.

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