Le 31 mars se tient internationalement la Journée de la visibilité trans.
En 2014, le magazine Time faisait paraître en couverture l’actrice trans Laverne Cox, avec un article central discutant du « Transgender Tipping Point » proclamé à cet instant par l’autrice Katy Steinmetz. En français, on pourrait parler de point de basculement, de point critique, de moment charnière, de tournant. Oui, le 21e siècle a vu un basculement significatif vers une visibilité trans accrue dans les médias, notamment avec l’apparition de ladite actrice sur l’émission Orange Is the New Black. La transidentité devient un phénomène non pas plus courant en tant que tel — puisqu’il l’a toujours été, sous ce nom et concept ou d’autres — mais plus visible en tant que fait de tous les jours, et partie intégrale de la société dans laquelle nous vivons. Depuis la naissance d’un mouvement autour de l’établissement des études trans par Susan Stryker et Sandy Stone au début des années 1990, le travail d’activisme effectué par les militant·e·s et penseureuses trans a résulté en un gain de droits pour les personnes trans, puis d’un certain montant de respect.
Déjà au moment de la parution de l’article de 2014, ce moment charnière était vivement contesté. Alors que l’autrice annonçait le pas décisif de la révolution transgenre dans la direction positive du progrès social, de nombreuses commentateur·rice·s critiquèrent rapidement la généralisation. La visibilité de corps et de subjectivités trans au large social n’est effectivement pas synonyme à coup sûr de progrès, puisqu’elle tend à signifier une augmentation du risque relié à la violence subie par les personnes trans, que ce soit émotionnellement, psychologiquement ou physiquement.
Autrefois féministes traîtres
Sandy Stone qui, durant les années 70, était ingénieure de son pour la maison de disques Olivia Records issue du mouvement féministe, était la cible explicite de la prolixe TERF (trans-exclusionary « radical » feminist) Janice Raymond dont la dissertation, écrite sous la direction de Mary Daly, devint le canon transphobe L’Empire transsexuel (1979)1.
Après avoir travaillé avec de grands noms comme Jimi Hendrix et été expressément recrutée pour travailler avec Olivia Records, la femme trans a vu sa participation à des entreprises féministes lesbiennes décriée par des féministes radicales séparatistes qui s’offusquaient de la présence de personnes qu’elles percevaient comme des hommes prenant avantage de l’expérience et du corps féminin.
De la même manière que la militante trans Sylvia Rivera a été à la fois huée de la scène et applaudie au rallye de la fierté à New York en 1973, alors qu’elle réclamait que la population gaie défende aussi les droits des personnes trans, la réception de Stone fût profondément partagée et causa des disputes qui divisèrent le mouvement féministe de plus en plus fragmenté par des buts et perspectives divergeant·e·s.
Aujourd’hui critiques du genre
La rhétorique transphobe/TERF, faisant l’exception, mais garnissant une force disproportionnée à cette époque, refait surface depuis les dernières années sous la plume de soi-disant féministes gender critical. Ces personnes critiquent le paradigme du genre en tant qu’identité sociale et interne détachée d’une détermination de sexe biologique arbitrairement binaire, défendant la primauté du corps et de l’assignation de sexe à la naissance sur la revendication de la transidentité.
Aujourd’hui, les arguments critiques du genre prennent de l’ampleur globalement et sous-tendent notamment la logique gouvernementale américaine qui alimente le pouvoir de Trump durant sa seconde présidence. Les personnes trans deviennent le terrain de débats politiques ardents autant sur la gauche que la droite, et notre visibilité va de pair avec la fragilité croissante de notre sécurité. Les mandats de Trump du début de 2025 ôtent radicalement le droit d’exister aux personnes trans en même temps qu’ils nous effacent hâtivement de toute législation fédérale américaine. Ils ne se contentent pas d’invalider l’expérience de la transidentité, peignant de plus en plus les personnes trans comme frauduleuses ; le Texas est le premier état à voir la déposition d’un projet de loi criminalisant explicitement l’identité trans en tant que supposément frauduleuse2, inaugurant un danger politique de plus en plus grave pour notre communauté.
Une visibilité à double tranchant
Là que nous baignons dans un tel contexte sociopolitique autant effarant que débilitant, que penser de la question de la visibilité ? Cette saillance accrue sur le plan social des personnes trans, nous qui nous félicitons d’avoir gagné accès à des soins médicaux et chirurgicaux affirmateurs durant ce 21e siècle prônant l’autodétermination, et qui nous faisons de plus en plus nombreuses à habiter et montrer des corps non binaires et/ou visiblement trans (ou intersexes, bispirituelles, de genre(s) non conforme(s), de genre(s) fluide(s), etc.), se met à nous coûter davantage que nous ne l’anticipions il y a pourtant si peu de temps. Autrefois — soit il y a quelques mois (!) — nous nous consolions de devoir éviter de fréquenter certains pays ou endroits moins accueillants, et nous pliions au besoin de « passer » comme un sexe/genre binaire ou l’autre afin de nous assurer un passage un peu plus sécuritaire. En Amérique du Nord, toutefois, nous faisions des choix dans notre présentation, notre port et notre corps — autrement dit notre visibilité intersexe, trans, non binaires, bispirituelles ou de genre(s) non conforme(s) — qui nous semblaient sécuritaires et judicieux vu le soutien plus ou moins général et la protection légale contre la discrimination dont nous profitons. Bon nombre de ces choix laissent des traces difficiles à dissimuler, qu’elles soient physiques ou légalement documentées.
Repenser les risques
Doctorant·e canadien·ne en Californie depuis bientôt trois ans, je fais l’expérience étrange et terrifiante de voir mon identité, à laquelle, jusqu’à tout récemment, je ne réfléchissais presque pas avant de sortir de chez moi en portant des vêtements intentionnellement queers, par exemple, devenir objet d’anxiété et d’inconfort. Moi qui choisissais quelle salle de bain utiliser en public en fonction de leur propreté et du mood du moment, je commence à me demander comment les gens me voient — comme une personne de quel(s) genre(s), mais aussi comme peut-être une menace, une anomalie, un obstacle, une présence désorientante. Je dois maintenant me poser les questions qui ne me venaient à peine à l’esprit, puisque ma visibilité en dit long sur moi. Maintenant, elle le dit à des gens qui ont de plus en plus de pouvoir de discrimination, d’aliénation et de violence sur ma personne. Vais-je recevoir un sourire, ou me faire escorter hors du bâtiment, voire du pays ?
Les États-Unis se font de plus en plus dangereux pour les personnes trans tous les mois, et j’ai de plus en plus peur de la position que j’y occupe en tant que chercheureuse et instructeurice d’études de genre au niveau universitaire. Nos voisin·e·s intersexes, trans, non binaires, bispirituel·le·s ou de genre(s) non conforme(s) du sud ne sont néanmoins pas les seul·e·s à pâtir des discours haineux de plus en plus backés par la loi et par les institutions sociales qui battent en retraite face à ses promesses de restriction. Le Canada suit la tendance politique conservatrice américaine, spécialement en Alberta, en refusant des droits que nous pensions acquis aux personnes trans, tout particulièrement à la jeunesse trans déjà à plus grand risque3. La juriste transféminine militante Céleste Trianon garde le compte sur son site bilingue du risque anti-trans dans les provinces et territoires canadien·ne·s, à la manière de la journaliste trans Erin Reed sur son blogue Erin in the Morning.
Que devenons-nous donc lorsque notre corps est invariablement marqué par notre identité, que ce soit par le résultat d’une série de choix de notre propre volition ou simplement par notre habitation du monde qui se plie mal à une division arbitraire des corps en deux catégories forcées, et ce, quand le contexte, autrefois passablement sécuritaire, change radicalement ? Notre maison, au niveau de notre chair et de notre vie (boulot, entrée à l’épicerie, à la banque, dans une salle de sport, etc.) comme au niveau de notre pays, vient d’avoir ses droits d’être retirés. Nous nous trouvons jeté·e·s à l’eau, à la merci des vagues hors de notre contrôle, par une terre apparemment ferme qui vient de se dérober brusquement, violemment sous nos pieds habitués au pas assuré et soutenu. La visibilité, auparavant évidente — plaisante, même, et recherchée parfois — devient un risque que nous ne savions pas que nous avions pris. Notre corps, notre identité, notre vie vient de changer de cap, en devenant un acte dangereux. Les conséquences sont lourdes, qu’elles soient effectuées et effectives ou non. Le poids se fait sentir, et la visibilité fait peur.
Protégeons-nous
Comment donc porter secours à celleux qui se retrouvent largué·e·s malgré elleux ? Comment contrecarrer la visibilité sur papier devenue si soudainement traîtresse lorsqu’elle nous identifie au savoir de n’importe quelle personne détenant une position de gouvernement ou de régie sociale, et celle dans la rue qui nous met tout à coup à portée d’atteinte par on ne sait qui ?
En cette journée de la visibilité trans, réfléchissons à ce que c’est que de se mouvoir dans un espace radicalement invalidant et dangereux alors qu’il nous paraissait sécuritaire avant ce point tournant. Pensons à ce que nous pouvons faire pour soutenir et protéger les personnes intersexes, trans, non binaires, bispirituelles, de genre(s) non conforme(s) et autres dont la visibilité n’est pas quelque chose dont iels peuvent se défaire. Devenons visibles aussi dans notre protection.
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1. Kyla Schuller, The Trouble with White Women: A Counterhistory of Feminism, Bold Type Books, 2021.
2. Voir entre autres Erin Reed, “New Texas Bill Outright Criminalizes Being Trans As Felony Fraud,” Erin In The Morning, 5 mars 2025; et Jo Yurcaba, “Texas bill would make identifying as transgender a felony punishable by jail,” NBC News, 10 mars 2025.
3. Voir notamment The Canadian Press, “Hundreds of Canadian artists denounce 'alarming' anti-trans legislation in open letter,” CBC, 31 mars 2024; ainsi que Amalie Wilkinson, “Opinion: Alberta’s anti-trans legislation concerns us all,” The Ubyssey, 20 novembre 2024.
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