Le BDSM, on ne se le cachera pas, ça se prépare. Comme n’importe quel festin (ou simple, mais délicieux apéritif !), il faut réfléchir un minimum aux ingrédients qui vont ensemble pour concocter un menu de rêve. Tu as peut-être envie de servir un five-course meal en table d’hôte, mais la sagesse populaire sait qu’il vaut mieux se dédier à assurer que deux ou trois recettes soient réussies que de multiplier les plats sans s’attarder convenablement à leur agencement.

Le menu de la soirée, ça se prépare

On va souvent parler de jeu ou d’une scène, car les partenaires du moment consentent à entrer ensemble dans un espace défini, spécifique et négocié à l’avance. Si tu as une bonne idée de ce qu’il te tente d’explorer ces jours-ci, c’est le moment parfait pour apporter tes envies à la table et pour designer la mise en réalité d’un fantasme alléchant ! Qu’il s’agisse de baby steps à l’extérieur de rencontres ou d’expériences conventionnelles — s’aventurer en douceur hors de nos zones de confort, lesquelles méritent tout le respect des plus aguerri·e·s, surtout que les plus pros du kink passent toustes aussi des journées plus tranquilles lors desquelles iels préfèrent s’affaler par terre et se laisser cajoler ! — ou bien de moves dignes de scènes sexy de films d’horreur avec feu, couteaux et compagnie, il faut mettre la table avec précision et savoir partager sans crainte son (parfois manque d’)appétit pour l’instant choisi. Le BDSM n’est pas un buffet à volonté !

Pourquoi tant de tables ? En plus de faire allusion pour les coquin·e·s à de belles scènes sur la table à manger, la table de pique-nique, la table à café… (miam !) les expressions ci-haut se ressemblent, mais opèrent différemment pour susciter la réflexion. Tandis qu’au sens figuré, tu apportes à la table de négociation (« to bring to the table ») tes doutes et tes envies, il est important de mettre la table métaphoriquement (« to set the table ») du moment de jeu. Autrement dit, il est impératif de préparer comme il faut le terrain pour assurer que tout se passe en sécurité, physiquement comme émotionnellement. Et n’oublie pas de choisir les plats et ustensiles adéquats pour le menu que tu ou vous allez servir !

On s’assoit à deux ou à plusieurs, sans pression, avant que quoi que ce soit d’autre que de l’écoute attentive et du partage de pensées et d’émotions ne se passe, pour discuter de ce qui spark notre excitation cette journée-là, ainsi que des désirs, des attentes et des réticences. Si tu n’es pas prêt·e à quelque chose que tan partenaire te propose, surtout : tu dis non ! Aucun besoin d’expliquer ou de justifier si c’est inconfortable, puisque mille et une raisons sont toutes bonnes et qu’au-delà de ça, ton impression de I’m just not feeling it right now est amplement suffisante pour remettre « ça » à une prochaine fois.

Les négociations en préambule au jeu BDSM sont un parfait moment pour pratiquer le fait de donner de l’espace et du respect au « non » affirmé qui permet le consentement enthousiaste et éclairé. Il peut d’ailleurs être très utile d’explorer nos sentiments reliés à des possibilités grâce à des listes mises en commun.

Si quelque chose (nouvelle opportunité, sensation, excitation, you name it) apparaît en plein milieu d’un moment de jeu, il est de la responsabilité de la personne en position Dom(me) de retenir cette potentialité pour plus tard afin de ne pas abuser du pouvoir qui lui a été accordé lors de l’échange. La personne en position soumise peut rarement donner son consentement véritable lorsqu’il y a un débalancement de pouvoir de la sorte. Une fesse peut paraître tout à coup particulièrement alléchante et lea Dom(me) désire peut-être y planter ses crocs… Mais s’il n’a pas été question durant les négociations préalables d’actions douloureuses, ou bien qu’il y était seulement question d’attacher lea sub sans qu’il n’y ait de toucher, ou encore qu’il n’y ait eu aucune mention de l’utilisation de la bouche dans cette affaire, c’est aux Dom(me)s de s’abstenir !


Il peut y avoir moyen de passer outre cette règle générale, avec diligence, attention et précautions adéquates. Mais, là où lea sub pourrait demander de se faire mordiller la fesse afin d’ouvrir la porte sur une nouvelle avenue de jeu, lea Dom(me) doit reconnaître que de poser la question en plein milieu d’une scène reviendrait à ouvrir une période de négociation hors cadre, où les parties en compte ne peuvent donner sécuritairement leur consentement. Et encore ! On peut très bien renverser la balance sur cette première présomption et comprendre que si lea Dom(me) ne s’attend pas à une telle demande si l’espace d’échange et de suggestions spontanées en pleine scène n’a pas été préalablement établi, la question de lea sub pourra aussi bousculer lea Dom(me) dans les attentes qu’iel ait pu se faire de sa part à jouer.


Rappelle-toi bien que si une action déborde des termes de la négociation de la scène actuelle — pas de la dernière, pas de la prochaine, mais bien de celle-ci, car elle est nouvelle et tient seule à part entière —, cette action risque fort de tomber dans l’abus et l’agression du non-consentement ! Pour jouer kink en toute sécurité physique comme émotionnelle, on prépare adéquatement le terrain et on s’y tient. Don’t test your luck if you’re not sure: you’ll likely end up with one less playmate, voire te faire aliéner des communautés qui tiennent à cœur au bien-être de leurs membres.

Comment donc remédier à ces moments titillants qui se présentent souvent sans préavis et menacent de modifier les termes de l’entente initiale, te demandes-tu ? Eh bien, un peu de retenue s’il vous plaît, damoiseaux, demoiselles et différentiel·le·s ! Garde les suggestions créatives qui te brûlent la langue avide pour la fin. Tout comme les négociations préparent le terrain et les attentes pour délimiter le jeu sécuritaire, le debriefing auquel fait place le dénouement de la scène permet de discuter de ce que toi et tan ou tes partenaire·s aimeriez bien (ou non) faire la prochaine fois. On ne peut pas tout faire en une fois, et ces petits ou grands avant-goûts excitants suffiront certainement à vous laisser sur votre faim pour vite organiser la prochaine rencontre coquine !

Checking out and checking in

Puisque les scènes de jeu peuvent effectivement se prêter à de l’exploration très émotionnellement intense, peu importe ce qui se passe physiquement, il est important de s’assurer que tan ou tes partenaire·s et toi gardez un souvenir plaisant de la scène après-coup(s). Si y repenser occasionne de l’anxiété, de la panique ou tout autre sentiment inconfortable ou difficile, il se peut que quelque chose n’ait pas été respecté. Peut-être que ça vient de la personne dominante qui aurait outrepassé les limites de l’entente dans l’échange de pouvoir. Ou, peut-être que ça vient de la personne soumise qui n’aurait pas senti ses propres limites ou réussi à les communiquer par un « non » ferme lors des négociations. 

On ne peut trop le rappeler, il est primordial de ne pas infliger de dommages durables même si l’on s’adonne à la distribution de belles claques ou autre acte douloureux. Pour prévenir l’effet boule-de-neige du dommage potentiellement causé, les avides du kink ont coutume de faire un check-in quelques jours après la scène pour vérifier qu’elle a bien été digérée. Si, lors de cette vérification, il s’avère que quelque chose s’est mis à clocher pendant ou depuis, il n’est jamais trop tard pour l’adresser ! La confiance est importante ici, et la communication transparente, primordiale.

Cercles de responsabilisation

Et comment savoir si on reste bien dans les lignes du correct dans des situations qui s’avèrent particulièrement intimes, qui sont pour le moins malaisées à partager en détail avec ses amix, sa famille et ses collègues, et qui frôlent de près le danger de l’agression ? Tu réaliseras bien que dans des échanges de pouvoirs, l’insistance sur le consentement est de mise, car il est malheureusement trop facile d’abuser de son pouvoir et de poser des gestes en trop. Or, on est nombreuxes à ne pas se rendre complètement compte de toutes les dynamiques de pouvoir en jeu entre individu·e·s. 

Quelle meilleure façon de se garder in check que de s’assurer toujours d’avoir accès à des points de vue externes à ces relations sur lesquels se pencher dans le besoin ? 

Dans les communautés BDSM, il est fréquent d’établir des cercles de responsabilisation (accountability circles) avec les gens qui seront les plus impartiaux possibles pour juger de nos actions, tout en étant aptes à juger de par leur expérience et connaissance des espaces de jeu. Voici l’idée : si un événement problématique se passe ou qu’une accusation voit le jour, si quelqu’un·e ou toi-même doutez du chemin qu’a pris un certain geste lors d’une scène de jeu, il faut immédiatement revoir les détails dudit événement avec ces gens de confiance. 

La visée est double : d’abord s’assurer du bon traitement de la personne qui a pu subir un tort quelconque en éclairant la situation par la multiplication des perspectives, puis protéger également la personne qui risque d’avoir causé le tort. Cette dernière intention vise à démêler la vérité autant qu’à s’assurer qu’iel se consacre à la réparation du dommage subi, s’il y en a bien un, mais encore que cette personne l’ayant infligé s’écarte de pratiques dommageables. Dans le cas où il n’y aurait pas eu de tort, il est néanmoins de prime importance de faciliter la communication entre les individu·e·s en jeu, afin d’éviter les malentendus à l’avenir. 

Les espaces de BDSM circonscrits adoptent des procédures spécifiques de responsabilisation et de care préventivement et/ou en fonction des cas rencontrés. Mais il ne serait pas de trop de se donner individuellement et collectivement des lignes directrices pour exister et agir ensemble selon des manières toujours plus saines, communicatives et facilitant les échanges respectueux, transparents et productifs. As-tu déjà réfléchi à des façons de devenir toi-même un bon exemple pour transformer ces attitudes en seconde nature dans nos communautés ? Tu pourrais commencer par identifier tes émotions, désirs et inconforts (ce serait bien d’avoir appris ça au primaire, non ?!), puis les partager et les communiquer sans honte, avec l’assurance qu’iels sont valides.

Maintenant que les couverts t’attendent et que tes narines frétillent à force de humer le festin préparé, vas-y, prends une belle grande bouchée — et n’oublie pas de faire tes compliments aux chef·fe·s, toi inclu·e !

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À propos de Elyx Desloover

Rédacteur·trice pigiste | Pronoms: iel/ellui | Joyeusement gamin·e, j’aime provoquer les gens à jouer. Avec les mots comme les idées, les corps, les identités. Je trouble à dessein les sols sur lesquels on se promène sans y penser. J’interroge et fais réfléchir celleux qui m’entourent pour déconstruire les concepts réducteurs de nos belles et fluides multiplicités. Suite à des études de bac et de cycles supérieurs en philosophie et en littératures, je me consacre à un doctorat en études culturelles axé sur des enjeux trans, féministes et abolitionnistes, la justice transformatrice par le care et les politiques du plaisir. Je vise à soigner ce que je peux grâce aux remèdes naturels, à la cuisine remplie d’amour et de plantes, puis au yoga dont je suis professeureuse. Mon temps libre se trame aussi de rituels intentionnels valorisant la connexion à soi comme à autrui et au monde – communication transparente, tarot, pendule, pleine présence. Que peut-on donc créer ensembles à partir des failles de systèmes morcelés, le poème à la bouche et le sourire dans les yeux?

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